Pour notre troisième contribution au projet WALC, le déplacement à pied prend la forme de courses de fond et de danses rituelles chez les Ralámuli de la Sierra Tarahumara, au Mexique — une pratique porteuse du pouvoir de guérir et de soutenir le monde. L’auteure Sylvie Marchand, qui vit parmi eux depuis plusieurs années, réfléchit à ce rituel à travers un dialogue de perspectives : celle d’Erasmo Palma, poète et guide culturel ralámuli, et celle des écrits d’Antonin Artaud, qui s’est rendu dans la Sierra en 1936.

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Dès le début, je suis partie. Pour regarder ma culture depuis un autre angle. Quand le passé et l’avenir sont indisponibles, surgit le désir d’un autre pays, d’un autre monde, un monde à venir, dont il faut inventer la forme.

Après avoir jonglé et marché sur un fil pendant huit ans dans un petit cirque, je suis partie à pied avec ma caméra vers les lieux et les personnes qui ne sont accessibles que par la marche. J’ai emboîté le pas des pèlerins vers Compostelle, suivi les Mardi-Gras de Mamou, rejoint les pasteurs nomades mongols.1

Puis j’ai marché à travers les déserts avec les personnes qui fuient la misère dans le plus grand dénuement. Sans papiers, ils partent à travers le bush d’Arizona et les dunes de Tecate où parfois ils laissent la vie.

Je marche avec les personnes qui fuient la guerre. Des Nubiens, des Beja, des Nouba, et ceux qui viennent de la région du Nil Bleu. Mais aujourd’hui, en ce début 2026 bien ancré dans le XXI° siècle, je vous invite à m’accompagner au coeur de la Sierra Tarahumara de l’Etat de Chihuahua pour revisiter « el pais de los Tarahumaras » qu’Antonin Artaud,2 a foulées en 1936.

C’est là que je nourris ma quête des racines rituelles de l’art3 avec les Ralámuli.Conscients de l’appartenance des êtres humains aux écosystèmes, les Ralámuli interpellent notre responsabilité quant à l’avenir du monde ; leur vision considère la biosphère comme un organisme vivant dont nous constituons le système nerveux. Partons explorer le mouvement de leurs marches, courses, rituels et danses, qui tracent dans leur sol le rythme de la communauté et de la vie partagée.

Photo: Sylvie Marchand

 

Tisser un lien entre la pensée Ralamuri et l’écriture d’Artaud.

Dès mon arrivée à Norogachi en 2008, j’entendis parler d’un poète français qui avait visité la Sierra il y a bien longtemps… J’appris qu’il s’agissait d’Antonin Artaud. Mais les Ralámuli4, dont la culture est principalement orale, n’avaient pas accès à ses textes.

Erasmo Palma5, rencontra Antonin Artaud en 1936, alors qu’il avait huit ans. L’oeuvre du poète français influencera la création d’Erasmo qui deviendra à son tour poète, et porte-parole des Ralámuli. Au cours de nos balades, Erasmo, son fils Chavo et son petit fils Lucio me guidèrent jusqu’à Cowerachi, où, selon Erasmo, Antonin fut initié au Hikuri, le rite du peyotl.

 

Erasmo Palma, de 2010 à 2016 au soir de sa vie, m’initia à sa culture, et éclaira mon cheminement à travers l’oeuvre d’Antonin Artaud. Photo: Lelio Moehr

 

Antonin Artaud quant à lui, au cœur du rite « tarahumara », eut la preuve en 1936, qu’un monde malade pouvait guérir. Ainsi put-il affirmer que le théâtre-rituel n’est pas un spectacle, mais une expérience corporelle et cosmique où l’espace, le geste et le son, deviennent des vecteurs de transformation.

Je poursuivis ma recherche épistémologique avec mon ami le poète linguiste Enrique Servín,6 en bâtissant une passerelle entre la pensée Ralámuli et l’oeuvre d’Artaud. Exalté par la même quête, Enrique publia « Basalowala aminà ralálamuli paisila »7, sa traduction en Ralámuli du « Viaje al pais de Los tarahumaras »8 d’Artaud : Enfin la vision des Ralámuli sur Artaud rencontrait la traduction des textes d’Artaud en langue Ralámuli, créant un échange équilibré des regards de l’un vers l’autre.

 

Antonin Artaud au pays des Tarahumaras

J’ai relu Artaud sur place, au coeur de la Sierra. Artaud lisait la Sierra comme « un pays plein de signes, de formes, d’effigies naturelles qui ne semblent point nés du hasard, comme si les dieux, qu’on sent partout ici, avaient voulu signifier leurs pouvoirs dans ces étranges signatures… ». Le poète décrypta un paysage vivant, chargé de mots, un « alphabet du cosmos » sorti des pierres, comme si la terre elle-même portait un langage exalté par les danses Tarahumaras qui inscrivent des Signes dans la Montagne.9

Ainsi au coeur des canyons j’ai saisi la force du Théâtre de la Cruauté10 qu’Artaud avait trouvée chez les Tarahumaras. Déçu par les bourgeois intellectuels mexicains qui méprisent les peuples autochtones, critique du système capitaliste qui les opprime, lucide quant aux menaces ‘écologiques’ qui pèsent sur le monde, Artaud affirme que l’art et le théâtre doivent libérer l’humain. Tout comme les rites tarahumaras, le théâtre doit réveiller les forces vitales profondes11 essentielles à la vie, scandait-il.

Modesto Moreno, Sawéane de Norogachi, parcourt la Sierra pour partager ses danses et chants salvateurs. Photo: Sylvie Marchand

« Il y a au Mexique liée au sol, perdue dans les coulées de lave volcanique, vibrante dans le sang
indien, la réalité magique d’une culture dont il faudrait peu de choses pou rallumer matériellement
les feux.».12

Les liens primordiaux que les Tarahumaras entretiennent avec la Terre, le Soleil et le Feu au cours des rites de guérison, inspirent à Artaud deux poèmes qu’il nomma Tutuguri, comme le rituel de guérison qu’il découvrit dans la Sierra’. Plus tard, à Paris le poète-comédien français incarnera le Sawéane au cours de ses lectures publique.13 Il introduira le martellement des tambours tarahumaras dans son art. Il implantera les incantations du sipaàme (guérisseur, rite du peyolt), au cœur des formes artistiques que l’on appellerait plus tard la performance et la poésie sonore.

 

Résistance et luttes rituelles Ralámuli.

Erasmo Palma m’apprit que « Ralámuli signifie être humain, alors que les Mestizos et les Chabochis14 nous appellent Tarahumares ; Humari signifie endurance. Hùmama signifie courir, résister » ajoutait-t-il. Le nom du célèbre rite propitiatoire Yumari est dérivé de cette racine.15

Après toutes ces années j’ai planté des racines dans l’État de Chihuahua. Les femmes qui m’entourent à Norogachi ont organisé un Yumari il y a une dizaine d’années pour nous adopter, mon fils Lelio et moi-même. Depuis ce rituel d’intronisation, je puis revêtir la robe écarlate et la ‘collera’, le bandeau rouge Ralámuli, pour danser avec elles. Et aujourd’hui je suis grand-mère d’une petite Sewa (Fleur) la fierté de ma vie, mon plus beau cadeau. J’admire la force des Ralámuli qui ont pu se soustraire aux conquistadors, au travail forcé dans les mines, et aux missionnaires !.. Mais aujourd’hui ils se confrontent à de nouvelles menaces : la sècheresse, le narcotrafico et l’extractivisme.

Cependant ils tiennent bon ! 122 000 personnes, en augmentation constante. Ils représentent l’un des groupes autochtones les plus importants d’Amérique du Nord. Pourquoi ? J’avance que la puissance de leurs rites a le pouvoir de transformer le réel. Ils ne croient pas : ils savent ! que courir, danser est une épreuve, certes,physique, mais avant tout, un acte de résistance culturelle, spirituelle, artistique, dont l’unité du groupe est bénéficiaire.

Les Ralámuli ont pu se soustraire aux conquistadors, au travail forcé dans les mines et aux missionnaires. Aujourd’hui, ils se confrontent à de nouvelles menaces : la sècheresse, le narcotrafico et l’extractivisme.
 Cependant leur nombre, 122 000 personnes, est en augmentation constante, faisant d’eux l’un des groupes autochtones les plus importants d’Amérique du Nord. Ils sont convaincus que le rite a le pouvoir de transformer le réel. Pour les Ralámuli, courir, danser est une épreuve, certes, physique, mais avant tout, un acte de résistance culturelle, spirituelle, artistique, dont l’unité du groupe est bénéficiaire.

Photo: Sylvie Marchand

 

Le nom « Ralámuli » a souvent été traduit par « pied léger », renforçant le stéréotype folklorique du « Tarahumara marathonien » véhiculé par les supports touristiques jusqu’au blason de l’Etat de Chihuahua, occultant la fonction sociale et rituelle de leurs courses. Car pour les Ralámuli courir n’est pas gagner ; c’est partager, résister et célébrer la vie en communauté.

En 2018, j’ai monté « Voz Lactea »16 avec Lupita Castillo et un groupe de femmes Ralámuli, toutes poétesses, chanteuses, institutrices, de langue Ralámuli. Cette action artistique réunit une mosaïque de femmes artistes d’origines ethniques multiples autour de la richesse de la langue maternelle. Comme le lait, la langue est nécessaire pour se construire. Des artistes venues de France, d’Angleterre, de Colombie, du Brésil, d’Argentine, de Suède, d’Espagne, d’Italie, du Chili et d’Allemagne ont ainsi pu découvrir la force artistique des femmes Ralámuli, pour déconstruire le stéréotype occidental du « Tarahumara-coureur-de-fond ».

Les femmes courent l’ariweta : à l’aide d’une canne, elles lancent et rattrapent un cerceau de fibres végétales recouvert de tissu coloré. Les hommes pratiquent le rarájipari, une course où deux groupes poursuivent une balle en bois sur des dizaines de kilomètres.

Pendant plusieurs jours avant la course, les femmes préparent les apuestas, offrandes. Vêtements, toiles, nourritures seront redistribués au sein du groupe après l’épreuve, selon un principe comparable au potlatch.

Au cœur de la vision Ralámuli, la course est une institution économique, sociale et politique à la visée propitiatoire. A l’extrême opposé du modèle sportif occidental fondé sur la compétition, la course Ralámuli vise le partage, la fertilité et le bien-être de tous les habitants de la terre.

La fin des jeux d’endurance est toujours célébrée par la tegüinada, échange de la boisson de maïs auquel se joignent les danseurs du Matachine. Photo: Lelio Moehr

Le battement du Continent Rouge

Danzar o Morir, disent les Ralámuli.

Danser pour ne pas mourir. Danser, un acte collectif pour maintenir la vie.

C’est sur cette réalité que j’ai créé Continent Rouge17, un dispositif immersif d’images connecté à un parcours sonore. Une œuvre d’Art et Anthropologie, pour traduire et transmettre le pouvoir de la culture ralámuli comme ressource infinie – pleinement utilisée au profit de l’inclusion sociale et de la biodiversité.

Ce que nous, ethnologues occidentaux, nommons « rituel », « art », est nommé Omàwari par les Ralámuli, qu’ils traduisent par Fiesta en espagnol. Rutùburi18, Hikuri, Yumari, Tesgüino, Matachines, Pintos ou Pascual, chaque Fiesta possède sa chorégraphie, sa musique, sa saison et son objectif singulier. Toutes opèrent la réparation du monde. Car les Ralámuli savent que les cérémonies ont le pouvoir de transformer le monde.19

Pendant l’Omàwari, les Ralámuli transforment l’espace quotidien en Awiratzi, l’espace rituel qui se situe généralement devant la maison, entre deux troncs posés à terre, l’un à Ouest et l’autre à l’Est où croix et offrandes sont déposées. Les danseurs tracent des spirales et lignes sinueuses : « Le cercle que nous faisons n’est pas pour tourner autour de rien ; c’est le cercle du soleil, de la lune et des saisons.
Quand quelqu’un est malade, c’est que son cercle s’est brisé. »

Les Ralámuli dansent de longues ritournelles extatiques, du couchant au levant, maintenant l’unité cosmique reliant le jour à la nuit et la personne au groupe. Les figures de Onorùame, le soleil-père et Eyerùame, la lune-mère, rythment les récoltes et cérémonies, bien au-delà de Rioshi, le « dieu-le- père » catholique.

Les Owirùame, (curandero, guérisseur), Sipaàme, (raspador, celui qui soigne avec le peyolt), incarnent et activent la vitalité du groupe. Le Sawéane, chanteur-guérisseur, prononce un chant fait de voyelles sans les consonnes. Le son est une médecine au même titre que la plante et le mouvement.

‘La musique appelle ce qui manque. Elle ferme ce qui s’ouvre. Elle relie ce qui s’est séparé’ dit une danseuse.

Photo: Sylvie Marchand

 

… Danzar o morir

Auprès des Ralámuli j’ai appris que la Sierra Tarahumara n’était ni un paysage, ni un simple décor: c’est un être vivant. Les collines sont habitées, les ravins sont des lieux de circulation de forces, les grottes des seuils, et le vent, l’altitude ou le soleil organisent les déplacements rituels.

Lupita, Modesto, Erasmo, Pancho, tout comme Artaud, voient un monde fait de forces, de passages, de circulation d’énergies entre humains et non humains.

Photo: Sylvie Marchand

 

Les Ralámuli nous invitent à retisser le lien essentiel que nous avons brisé au nom de la raison, du progrès et de la production. Ecoutons-les, repensons notre rapport à la planète – non pas en termes d’exploitation, d’extrativisme et de domination, mais de responsabilité et de soin, pour ne pas mourir…

About the Author


Autrice, ethnographe, réalisatrice de dispositifs d'art d'anthropologies numériques. Ph.D. Université Paris VII - Diplômée de l'Institut national des langues orientales (INLCO), Paris. Directrice artistique de la Compagnie Gigacircus. Coordinatrice du réseau « Hospitalité en ActionS » Directrice de la Gare #7, Tiers Lieu dédié aux artistes en exil. Curatrice d'événements.

www.gigacircus.net

www.gigacircus.net/fr/creations

Footnotes & references

[1] cf. Mes créations : https://gigacircus.net/fr/creations/tsagaan_yavarai,
https://gigacircus.net/fr/creations/temps_histoire_pour_compostelle, https://gigacircus.net/fr/creations/amexica_skin
[2] Antonin ARTAUD, comédien, metteur en scène, poète et plasticien, né à Marseille le 4 septembre 1896 où il est enterré. Interné en hôpital psychiatrique pendant neuf ans, il est mort à Ivry-sur-Seine en 1948.
[3] Voir « Cantar o Morir, Wikarabo Wechiko Mukubo » film 53’, Sylvie MARCHAND, Réalisation. Prix DEAUVILLE GREEN AWARDS 2023,
https://www.youtube.com/watchv=KsSZbWqaNvs&ab_channel=SylvieMarchand
[4] Les Ralámuli : Les linguistes et anthropologues autochtones de Chihuahua militent pour recouvrer leur nom originel, « Ralámuli ».( dont La forme du pluriel est Ralámuli.)
[5] Erasmo Palma, poète, compositeur. https://www.gob.mx/inpi/articulos/erasmo-palma-fernandez-1928-2016
[6] Enrique Alberto Servín Errera, 1958-2019, alors responsable du Département Lenguas indigenas au Secretaria de Cultura de Chihuahua. https://enriqueservin.org/
[7] Traduction de Martin Makawi, Colección Rayénali, Pialli, Chihuahua, 2014.
[8] Version espagnole originale, Mexico y Viaje al pais de Los Tarahumaras, Epuisé. Accessible en pdf sur internet.
[9] Antonin ARTAUD, La Montagne des Signes, in Les Tarahumaras, Folioessais, pp 47 – 52 , texte écrit en 1936.
[10] Le théâtre de la cruauté : ce concept désigne la forme dramatique à laquelle Artaud travailla dans son essai Le Théâtre et son double (corrigé au cours de son voyage à bord du paquebot qui l’amenait à Vera Cruz en 1936).
[11] ibid. p.144
[12] Antonin ARTAUD, 1953, Vie et mort de Satan le feu, Arcanes.
[13] « Pour en finir avec le jugement de dieu : émission radiophonique enregistrée le 28 novembre 1947 » K éditeur, Paris, 1948. Archive sonore : https://www.ubu.com/sound/artaud.html
[14] Chabochis, Mestizos : blancs, métis non autochtones
[15] Cf film Cantar o Morir, dixit Erasmo Palma à la fin du film, https://www.youtube.com/watch?v=KsSZbWqaNvs
[16] https://gigacircus.net/fr/voz_lactea
[17] https://gigacircus.net/fr/creations/continent_rouge
[18] Le « Tutuguri » rendu célèbre par Antonin Artaud.
[19] F. L. Bárcenas, A.P. Pintado Cortina, coord. : El sonido del agua: Agua, naturaleza, saberes y oralidad, ©El Colegio de San Luis, 2024. pdf en ligne. (Riche compitation de rituels analysés par des chercheurs autochtones.)

 


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